La fin du Roman

Un Roman, c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin.
Stendhal

Crown Jewel est passé et les Survivor Series sont en ligne de mire. La vie continue à la WWE comme si de rien n’était, chaque semaine apportant son lot de bastons, de trahisons, d’injustices, de courage, d’humour et de pifs cassés. Mais depuis le show saoudien par ailleurs médiocre, une page s’est tournée. En rendant le titre Universel à Brock Lesnar, la WWE a entériné la fin (provisoire ?) de carrière de celui qui fut le posterboy de la fédération pendant un mandat de cinq ans. Roman Reigns n’est plus parmi nous, il se bat contre le plus vicieux et le plus dangereux de tous ses adversaires. Souhaitons-lui bonne chance dans ce combat.

 

This was is yard.

 

La carrière de Joe Anoa’i, américain d’origine samoane, membre d’une lignée comptant The Rock, Umaga, Rikkishi et les Usos, est unique dans l’histoire de la WWE.

Le jeune homme baptisé Roman Reigns fait ses débuts dans le grand bain en intervenant dans le main event des Survivor Series 2012 aux côtés de Seth Rollins et Dean Ambrose. Le trio prend le nom de The Shield, bouclier contre l’injustice. Leur appétit de destruction les conduit pendant plus d’un an à croiser le fer contre toutes les forces vives de la fédération, de John Cena à Daniel Bryan en passant par Sheamus ou Randy Orton. Leur violence, leur efficacité, leur style aussi les rend peu à peu populaires et soutenus par la foule. Début 2014, ils passent alors du côté des gentils. C’est la meilleure période de l’Histoire du clan, avec à la clé deux feuds légendaires, contre la Wyatt Family d’abord puis contre l’Evolution. Malheureusement, l’issue fait partie de l’Histoire : Seth Rollins finit par trahir les siens, entraînant la mort de l’un des clans les plus dominants de l’Histoire de la WWE.

 

We are The Shield," Dean Ambrose says. "We stand united in this ring with the sole purpose of shielding WWE from atrocities, atrocities like the ones John Cena commits every day."Trois frères.

 

Ainsi s’achève la première partie de carrière du Samoan, irréprochable. Au sein d’un trio de jeunes loups, Joe a fait ses gammes tout en crevant l’écran. Car c’était bien lui, la star du Shield, le Powerhouse, le héros à la belle gueule. Même si le sentiment est peu perceptible sur le moment, Reigns a tiré la couverture à lui. Aux Survivor Series de 2013, il élimine quatre membres de l’équipe adverse, un record. A TLC, le Shield perd à trois contre un face à CM Punk, mais le Best in the world s’incline en solo contre Reigns. C’est lors de cette feud qu’a lieu l’anecdote désormais mythique racontée par Punk un an plus tard. Vince Mc Mahon lui aurait dit de « make Roman Reigns look strong ». Le Samoan apparaît clairement comme le futur petit produit de la WWE. Un mois plus tard lors du Royal Rumble 2014, il élimine douze participants, un nouveau record.

Cette supériorité du Powerhouse au sein du Shield est toutefois bien acceptée par la foule. Les trois membres du clan apportant chacun leur spécificité. Mais à son vrai lancement en solo début 2015, l’alchimie avec le public se brise. Roman bénéficie d’un push stratosphérique et gagne le Royal Rumble dans une ambiance calamiteuse. Quel contraste avec sa cote de popularité un an auparavant ! La toile s’enflamme d’un « #cancelWWEnetwork ». Et c’est le début d’un désamour total qui va durer plus de quatre ans.

 

The 2014 Royal Rumble Match came down to Roman Reigns and Batista.
Bon, j’suis en feu avec la foule là, tu m’laisses gagner ?
– Ha non non non, toi c’est l’an prochain.
– Oué, mais c’est pas dit que ça fasse pareil.

 

En quatre ans, jamais la WWE ne réussira à faire remonter la popularité de son posterboy désigné. Roman Reigns est le plus fort, il gagne tout, il est supérieur à tout le monde. Mais personne n’aime voir le favori gagner tout le temps, même pas les Américains. Les scénaristes essayent tant bien que mal d’en faire la victime d’une conspiration de l’Autorité, le héros solitaire face à l’injustice. Mais comment prendre son parti si le gentil arrive avec une seule main à détruire quatre ou cinq rivaux de son gabarit ? Pourtant, tout le monde y met du sien. Rusev, Sheamus, Barrett, Triple H et même Vince endossent les rôles des crapules mais sont plus ridicules qu’efficaces puisqu’à la fin, le Samoan gagne toujours. De novembre 2015 à avril 2016, il devient trois fois champion du monde. Et le faire perdre son titre ne le rend pas plus populaire, tant il le récupère rapidement et facilement.

Tout au long de sa carrière, le booking du Samoan subit ce rejet de la foule. Car d’un côté, Vince et ses sbires veulent à tout prix en faire le nouveau John Cena, le nouveau visage de la fédération, le nouveau héros propre et mignon qui va voir les enfants malades avec sa ceinture de champion. Mais de l’autre, la WWE ne peut pas faire totalement la sourde oreille face à son public. Au lieu d’en faire un champion incontesté comme Cena avant lui, Roman est bloqué dans le rôle du gentil héros très fort et loyal qui n’arrête pas de perdre à cause de la fourberie des méchants. Car si son palmarès devient en quelques années long comme le bras, Reigns perd aussi toujours très vite ses trophées. Encaissement des mallettes de Rollins, Sheamus ou Dean Ambrose, interventions de Kevin Owens, Jericho ou Strowman, il y a toujours quelqu’un pour lui retirer l’os de la bouche. Et Roman repart alors pour un nouveau cycle de victoires dominantes ponctuées par de défaites que l’on ne retient pas. En avril 2017, la WWE a l’occasion unique de positionner le Big Dog du côté légitime : sa victoire à WrestleMania contre l’Undertaker fait de lui le salaud fini. Une situation rêvée pour un heelturn qui depuis des années ne dit pas son nom. Mais non, Vince et consorts persistent. Roman est condamné à être le héros mal-aimé. Cela devient même un angle scénaristique, le Samoan était « celui qui gagne même quand tout est contre lui », le public faisant partie de l’adversité à vaincre.

 

WWE PhotoLa Haine.

 

A WrestleMania 34, Reigns se retrouve pour la quatrième fois d’affilée dans le main event et croise à nouveau la route de Brock Lesnar. Là encore, la WWE avait tout fait pour nous faire prendre le Big Dog en pitié durant la feud : suspension inique, intervention policière, tabassage de la part du champion…  Mais rien n’y fait et le challenger est toujours autant hué. Le grand soir, à l’issue d’un match indigeste où il subit six F-5, Roman s’incline à nouveau. A la surprise générale, Brock Lesnar, pourtant annoncé sur le départ, reste champion universel. Tout laisse alors à penser que le Grand Chien a laissé passer sa chance, et ses feuds suivantes contre Jinder Mahal et Bobby Lashley laissent croire à un dépush. Mais pourtant, à Summerslam, il retrouve pour une quatrième fois la route de la Bête. Enfin, enfin, Roman triomphe du Minotaure du Minnesota, bien aidé par son rival de toujours Braun Strowman. Et pour être sûr que le champion soit bien accepté, la WWE décide même de reformer le Shield.  Face à eux, l’adversité est grande : Braun Strowman s’est entouré de Dolph Ziggler et Drew Mc Intyre. Malheureusement, cet ultime règne sera de courte durée. Un petit title-shot cadeau offert à Finn Balor, un match contre Braun parasité par le retour de Lesnar, et on en restera là. Le choc des titans promis pour Crown Jewel entre le Gros Chien, la Bête et le Monstre parmi les hommes n’aura pas lieu. Le 22 octobre 2018, Roman Reigns annonce publiquement être atteint de leucémie et quitte le ring en laissant vacant son titre universel.

 

WWE Photo
Merci pour ce moment.

 

En espérant bien sûr que ce départ ne soit qu’une parenthèse, il est clair que le Samoan, dans tous les cas, affronte une terrible épreuve qui ne lui permettra pas de reprendre le chemin des cordes avant un bon moment. On lui souhaite une rapide guérison, et un retour au plus haut niveau. A seulement 33 ans, Joe est encore jeune et peut tout à fait écrire encore quelques pages à sa légende. Mais entretemps, la WWE doit continuer, et construire les légendes de demain. L’ère de Roman Reigns en tant que top guy s’est achevée en ce triste automne.

Que va-t-il rester du passage de Joe Anoa’i à la WWE ? Catchesquement parlant, le jeune homme a prouvé toute sa carrière ses impressionnantes capacités physiques, de résistance et de récupération. Rarement blessé, toujours dans des gros matchs, il a enchaîné pendant des années et sans faiblir les prestations à enjeu. Parmi ses meilleurs affrontements, je retiens un spectaculaire et inattendu Last Man Standing contre le Big Show, un excellent match en Hell in a Cell contre Rusev, un Last Man Standing époustouflant contre Kevin Owens, deux très belles rencontres contre AJ Styles et bien sûr la rivalité dantesque contre Braun Strowman. Cela dit, Roman était un catcheur sérieux et appliqué, très bon pour délivrer la performance attendue de lui mais moins doué pour improviser et tirer le meilleur de son adversaire. De ses prestations en final de WrestleMania, que ce soit contre Triple H, l’Undertaker ou Brock, on ne retiendra rien de palpitant.

 

WWE PhotoMDR les gars, on se sera bien marrés quand même.

 

Évidemment, le cas Roman Reigns n’est pas tant lié à son travail entre les cordes, mais bien à cette situation bancale infligée par les scénaristes, et leur entêtement à vouloir faire du Samoan le top guy malgré le désamour du public. Le fait que le Samoan ait perdu beaucoup de matchs cruciaux n’enlève pas cette impression globale : en quatre ans de carrière en solo, tout lui a été donné sur un plateau d’argent. Titres mondial, universel, intercontinental, US, par équipes,  scalp des plus grandes légendes (Undertaker, Cena, Triple H et Lesnar), main event des plus grands PPV. Aucune autre Superstar n’a bénéficié d’un tel traitement dans le même laps de temps. Et les plus anciens d’entre nous diront s’ils ont connu un tel push permanent par le passé. Ce n’est pas tant le fait d’avoir gardé Roman au sommet qui a frustré le public, mais plutôt l’incapacité à faire évoluer son personnage de superhéros bellâtre et triomphant. Avec un tel rejet, le choix du heelturn était évident. Roman s’épanouissait pleinement dans son rôle de bad boy taiseux au sein du Shield. Et les exemples ont prouvé que le heelturn poussé par le public était parfois le meilleur moyen de libérer un personnage du poids de la popularité, ce qui en fait paradoxalement le chemin le plus rapide vers le faceturn. Voyez l’exemple du New Day ou des Usos, devenus des favoris de la foule dès qu’ils ont embrassé leur côté canaille. En choisissant temporairement cette voie, la WWE aurait pu enfin libérer la colère du public, la légitimer, laisser Roman plus tranquille, et permettre à son personnage de progresser. Même les grandes stars que furent The Rock, Stone Cold ou HBK ont libéré leur côté sombre.

 

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Quoi ? Encore vous ?
– Bah oui écoute, hein.

 

En ayant ainsi dominé toute l’entreprise pendant des années, Roman a rejeté dans l’ombre la plupart de ses collègues. Alors, qui pour prendre la suite ? Qui pour devenir le nouveau posterboy de la fédération ? En vrai, la WWE ne manque pas de ressources. Seth Rollins a très bien assuré l’intérim à plusieurs reprises et a tout pour être lui aussi l’enfant prodige de la fédération. Son début d’année 2018 époustouflante a rappelé qu’il était certainement le meilleur élément du Shield. Tapi dans l’ombre, le premier champion universel de l’Histoire Finn Balor est de l’avis de certains déjà trop malmené par les scénaristes pour espérer redevenir un acteur de premier plan. Mais il suffit d’entendre sa musique d’entrée résonner dans les stades du monde entier, accompagnée partout d’une énorme pop malgré sa quasi disparition des écrans, pour comprendre que le capital sympathie du bonhomme est énorme et qu’il suffirait de quelques semaines de bon travail pour en refaire une star. A condition de ne pas lui remettre une fusée au cul. Le rival principal de Reigns, Braun Strowman, a tout pour porter la fédération sur ses épaules. Géant, monstrueux, physique et athlétique mais capable d’être aussi terrifiant que comique, le monstre parmi les hommes a pourtant été utilisé comme tremplin pour renvoyer Roman dans les plus hautes sphères. Et ses échecs répétés face à Lesnar l’ont cramé temporairement. D’ailleurs, soulignons que la WWE a sûrement fait le meilleur choix en rendant à la Bête, toujours présente malgré les rumeurs, le titre universel suite au départ de Roman. Il aurait été trop dommage de confirmer Braun en tant que nouvel homme fort lors de ce soir controversé en Arabie. Strowman sera champion universel, mais il doit prendre le temps de reconstruire son personnage de gentil. Rien ne dit qu’il sera le prochain bourreau de Lesnar. Un autre danger se profile : grand, ténébreux, transpirant le charisme, le prochain petit prodige de Vince pourrait bien s’appeler Drew Mc Intyre.

 

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J’ai pas la gueule de l’emploi avec mes cheveux au vent ?

 

A l’heure des adieux et du bilan, la carrière de Roman Reigns à la WWE est évidemment extraordinaire, et le jeune homme a conquis le cœur de son patron à un point peut-être jamais atteint dans la profession. Les qualités du Samoan ne sont pas à mettre en doute et l’on ne peut que s’incliner devant le professionnalisme et la combativité qui fut sien pendant ces quelques années. Mais l’on ne peut s’empêcher que tout ça ne s’est pas fait sans heurts, que Vince et consorts se seraient épargnés beaucoup de foules hostiles à changer un peu leur fusil d’épaule, et que le palmarès impressionnant de Reigns a certainement bloqué dans l’ombre des camarades tout aussi talentueux, tels que Sami Zayn, Rusev, Samoa Joe ou Kevin Owens, qui auraient mérité que le gâteau soit partagé un peu plus équitablement.
Et vous, quels souvenirs garderez-vous du beau Roman ? Son meilleur match ? Et qui pour prendre sa place sur le toit du monde ?
A vous de donner votre opinion dans les commentaires !

 

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On vous attend gentiment.